Les biochimistes et les neurobiologistes se sont emparés d’un sujet qui pourrait paraître anecdotique s’il ne leur permettait, au contraire, de mieux comprendre les mécanismes complexes des émotions. La chimie de l’amour est devenue un terrain d’aventure scientifique ludique pour le grand public et fécond pour la recherche.

Valentine, invitée à dîner chez des amis, se retrouva attablée face à Désiré, un homme qu’elle ne connaissait pas mais dont un petit « je ne sais quoi » – qu’elle n’arrive toujours pas à définir après 15 ans de vie commune – la transporta instantanément sur une autre planète. Sa timidité la rendit toute fébrile mais, en même temps, une voix lui dit de foncer : « c’est l’homme de ta vie… ou au moins de ta nuit » ! Ignorant avec une certaine volupté les messages de raison que lui envoyait son cerveau, elle se laissa submerger par un flot de substances dont la chimie flirta, à ce moment précis, avec désir et plaisir. Car oui, l’amour, le vrai, commence souvent par une triviale attirance sexuelle, un état d’appétence et de disponibilité que les éthologues appellent l’érotisation.

Les phéromones sexuelles… controversées

Les premières molécules impliquées dans l’attirance pour un partenaire sexuel potentiel seraient les phéromones, des substances chimiques inodores assez proches des hormones, émises par la plupart des animaux, et jouant chez certains (les insectes notamment) un rôle essentiel dans les comportements sociaux et la reproduction. Il nous faut malheureusement tordre le cou à certaines pratiques féminines modernes qui consistent à se « parfumer » à l’aide de ses fluides vaginaux, censés être bourrés de phéromones sexuelles : ce vabbing (de « vagina », qui signifie « vagin », et « dabbing » qui signifie « tamponner ») serait un excellent moyen de séduction et d’attractivité, selon certaines expertes, influenceuses stars des réseaux sociaux… Mais à vrai dire, la présence de ces molécules est particulièrement difficile à détecter chez les humains. Le biologiste Tristram Wyatt estime que « d’un point de vue évolutif, on peut s’attendre à ce que l’être humain fabrique des phéromones comme les autres mammifères, notamment les primates », mais si l’on réussissait à prouver leur existence, leur rôle et leur impact sur les comportements sexuels ne seraient vraisemblablement que résiduels pour notre espèce. Se sentir soudainement plus attirante parce qu’on utilise un produit cosmétique contenant de la copuline, une phéromone découverte dans les sécrétions vaginales de guenons, relève vraisemblablement davantage de l’effet placebo que de la perception d’effluves de phéromones érotiques par les mâles (en anglais). En revanche, les odeurs peuvent avoir un réel pouvoir émotionnel, peut-être même supérieur à celui des autres stimuli sensoriels.

Noradrénaline, adrénaline et cortisol. Le stress du coup de foudre

Il ne fait aucun doute que Valentine fut sous le charme, ce que confirme le cocktail moléculaire qui déferla à cet instant dans son cerveau et son corps, aussi complexe que celui que pourrait créer un Tom Cruise au meilleur de sa forme, et composé des ingrédients stars du coup de foudre : noradrénaline, adrénaline, cortisol, phényléthylamine et dopamine, entre autres.

Le cortex orbitofrontal s’occupe de savoir si une personne nous plaît ou non, en analysant la situation et en la comparant à des expériences passées, explique le psychiatre Serge Stoléru. Puis il transmet l’information, en particulier à l’insula, une structure complexe impliquée dans l’expérience émotionnelle et connectée au centre majeur de la mémoire et des émotions : le système limbique. Ce dernier est la source d’une cascade hormonale : il envoie à son tour l’information à l’hypothalamus, grand chef d’orchestre de nos fonctions physiologiques, qui répond à la situation en sécrétant l’hormone CRH, incitant l’hypophyse à secréter l’hormone ACTH, dont la mission est de provoquer la libération d’adrénaline, de noradrénaline et de cortisol, des hormones du stress produites par les glandes surrénales. Les montées d’adrénaline et de noradrénaline ont pour fonction de nous mettre en état d’alerte maximale, en renforçant l’attention et la vigilance, pour nous aider à trouver la bonne réponse comportementale face à un « danger » imminent. Le rôle du cortisol est de nous donner de l’énergie pour fuir ou affronter la situation. Le cœur de Valentine battit la chamade, ses pupilles se dilatèrent, sa respiration s’accéléra et sa peau rougit, un signe auquel Désiré ne fut d’ailleurs pas insensible pendant qu’elle cherchait fébrilement comment l’aborder.

Phényléthylamine. L’élan amoureux

La phényléthylamine (ou PEA) est une hormone de la classe des amphétamines, que notre cerveau fabrique lorsque nous sommes attirés physiquement par un congénère. C’est une amphétamine naturelle qui apaise le stress et l’anxiété, et procure des sensations de bien-être, d’euphorie et d’optimisme, tout en réduisant l’inhibition, ce qui sera propice à une rencontre plus poussée. Une éventualité que Valentine appela de tout son être, aidée par son cerveau qui, shooté à cette molécule, coupa dans le même temps les vannes de production de sérotonine, l’hormone qui permet d’avoir un esprit critique. Ce n’était en effet pas l’heure de mettre en évidence les défauts de l’Apollon qui, dans sa version du moment et plus ou moins subjective, était passionnément désirable.

Dopamine. Le désir et la passion

L’émotion de Valentine activait un autre circuit, celui du plaisir et de la récompense, dont la célèbre starlette est la dopamine. Cette molécule, à la fois hormone et neurotransmetteur, est libérée quand nous vivons une expérience agréable, quand nous anticipons mentalement cette expérience et quand nous désirons la renouveler, parfois de manière irrépressible en cas d’addiction. La dopamine donne l’envie d’agir et de faire l’amour ! Elle tempéra les effets du stress de Valentine et stimula son enthousiasme à l’idée de la récompense – un long baiser romantique, voire plus si affinité. La dopamine a un autre effet : elle freine en partie la capacité de jugement du cerveau, accentuant ainsi les effets de la baisse de sérotonine.

Ce soir-là, l’orage émotionnel, par chance partagé par Désiré, eut des conséquences érotiques sur lesquelles nous ne nous attarderons pas, sinon pour présenter l’ocytocine. Cette hormone a pour fonction essentielle de contracter les muscles de l’utérus lors de l’accouchement, mais aussi d’accentuer les contractions rythmiques des muscles génitaux pendant les relations sexuelles, lesquelles amplifient en retour sa libération, jusqu’à l’orgasme. Et si l’ocytocine permit à Valentine et Désiré de conclure cette soirée en beauté, ce n’est pas son seul bénéfice pour les amoureux.

Ocytocine. L’amour exclusif

L’ocytocine est aussi appelée l’hormone « de l’attachement » car elle joue un rôle primordial dans la constitution du lien entre le nouveau-né et sa mère. Les scientifiques lui ont accordé des implications importantes dans la reconnaissance des émotions, la confiance en soi, l’attractivité inspirée par autrui ou encore la sensibilité au toucher. C’est l’hormone des relations interpersonnelles, de l’amitié et de l’intimité. Elle favorise les interactions positives lors de conflits et, par le biais de comportements tendres, contribue au renforcement puis au maintien de la relation amoureuse et de la sensation de bonheur conjugal. Après les premiers mois, voire les premières années, alors que l’organisme a progressivement développé une tolérance à la phényléthylamine, une partition hormonale impliquant l’ocytocine, mais aussi les endorphines et la sérotonine, écrit un nouvel acte plus apaisé – plan-plan diront certains. L’autre devient comme une part de nous-même, explique le psychologue Arthur Aron, qui a montré que des aires du cerveau normalement liées à la conscience de soi s’activaient chez les vieux amants quand ils pensaient l’un à l’autre. Le biochimiste Michael Gross (en anglais) compare ainsi l’ocytocine à une « colle chimique qui fait tenir les couples ». Ce n’est évidemment pas assez pour faire d’Homo sapiens un monogame, nous rappellent les anthropologues, pour lesquels la fidélité est avant tout le produit d’une évolution culturelle.

L’amour ne se réduit pas à des sécrétions hormonales

L’ocytocine serait-elle le filtre d’amour des amants d’une vie ? Assurément pas. Les aspects endocrinologiques et neurophysiologiques de l’amour ne rendent évidemment compte que de potentialités de l’organisme, de contraintes somatiques et de processus qui étayent les comportements et les émotions, sans rien dire des contenus de nos états mentaux. Nos sentiments et leur expression sont les fruits d’une histoire personnelle et d’un environnement social qu’aucun cocktail de molécules ne peut expliquer à lui seul, admet volontiers le chimiste Marcel Hibert dans son ode à l’ocytocine (Ocytocine, mon amour, 2021).

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Pour aller plus loin

Hormones, sexe et addiction

« « L’addiction sexuelle touche 6 % de la population sexuellement active, essentiellement des hommes », signale Florence Thibaut du service de psychiatrie du CHU de Rouen. Comme le toxicomane ou l’alcoolique, le dépendant sexuel souffre d’une suractivation du système dopaminergique. À force de sollicitation, la libération de la dopamine ne s’accompagne plus du même effet de satisfaction. Il se retrouve alors dans un état de recherche permanent des situations qui peuvent lui procurer cette sensation ».

Source : Amour et sexe. Quand les sciences s’en mêlent, Science & Santé, Inserm, 2012.

A lire

Ocytocine mon amour

Marcel Hibert, 2021

Un cerveau nommé désir. Sexe, amour et neurosciences

Serge Stoléru, 2016

La Chimie des sentiments

Bernard Sablonnière, 2015

Biologie des passions

Jean-Didier Vincent, 1986

Quiz : et si c’était hormonal ?

Faites connaissance en 9 questions avec les hormones essentielles à votre bien-être physique et émotionnel et tentez de gagner le livre Et si c’était hormonal ? du Dr Emmanuelle Lecornet-Sokol, endocrinologue.

Crédits

Texte : © J.-C. Moine / Ethnomedia

Illustration : ©philtre-amour-rose-dessine-main_22379797.htm / Freepik