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Acouphènes. Des bruits plein la tête

Acouphènes. Des bruits plein la tête

Si vous avez les oreilles qui sifflent, plutôt que de chercher qui vous veut du mal, ne restez pas sourd à ce signe évident : elles méritent une attention. Il y va parfois de la santé physique et mentale. 

Selon une étude de l’Ifop réalisée en 2020 pour l’Association JNA (Journée nationale de l’Audition), 37% des personnes interrogées déclarent avoir ressenti des acouphènes ou la sensation d’oreilles bouchées suite à une écoute prolongée de musique ou de conversations téléphoniques via un casque ou des écouteurs. Le chiffre passe à 46% pour les jeunes de 18 à 24 ans, et à 51% pour les 15-17 ans. Pourtant, seul 1 Français sur 2 (et 4 jeunes sur 10) a déjà réalisé un bilan auditif complet.

 

Un son en trompe-l’ouïe

Les acouphènes sont des bruits fantômes sans source sonore extérieure. Dans une atmosphère silencieuse, ils n’ont rien d’anormal tant qu’ils restent légers. Mais percevoir un bourdonnement ou un sifflement strident, qu’il soit intermittent, continu, transitoire ou persistant, devient vraiment problématique quand cela engendre une gène quotidienne et provoque du stress, une difficulté à se concentrer ou des troubles du sommeil. Si certaines personnes arrivent à se détacher facilement de ce son lancinant (on parle alors d’acouphènes “compensés” car ils ne sont pas particulièrement intrusifs), d’autres voient leur attention totalement accaparée, au point de devoir relire plusieurs fois la même page d’un livre ou de ne plus pouvoir suivre une conversation. Ces acouphènes, dits « décompensés”, ont un impact direct sur la qualité de vie. Ils peuvent être source de souffrance psychologique, d’isolement social, d’anxiété, voire de dépression. Non seulement parce qu’ils sont difficiles à supporter, mais aussi parce qu’ils s’accompagnent souvent d’une hypersensibilité aux bruits normaux, appelée hyperacousie.
 
Les acouphènes ne sont pas une maladie, mais un symptôme. Dans une grande majorité des cas, ils sont associés à un trouble de l’audition, parfois provoqué par une exposition au bruit induisant des traumatismes répétés de l’oreille et, plus généralement, par le vieillissement naturel de notre organe de l’audition, qui entraîne une inexorable presbyacousie (baisse de l’audition). Les acouphènes peuvent aussi être la conséquence d’une pathologie comme l’obstruction du canal auditif (présence d’un bouchon de cérumen dans l’oreille), une atteinte du nerf auditif, la prise de médicaments ototoxiques (toxiques pour nos oreilles), un traumatisme crânien, voire même un choc émotionnel. Les manifestations et le ressenti, très subjectif, des acouphènes, varient beaucoup d’une personne à l’autre, sans que les scientifiques comprennent encore très bien cette hétérogénéité. A noter enfin que, dans 5% des cas, ces acouphènes peuvent être “objectifs”. Provoqués par des bruits du corps, en particulier le flux sanguin ou des claquements du muscle de l’oreille, ils sont en général facilement diagnostiqués.

 

Le cerveau responsable

Les acouphènes sont essentiellement l’œuvre d’un fonctionnement aberrant du cortex auditif, cette partie du cerveau qui interprète les signaux acoustiques captés par les tympans et transformés en signaux électriques dans l’oreille interne. Des chercheurs ont montré que le système nerveux central disposait d’un “gain auditif central” lui permettant de moduler la sensibilité auditive. Ainsi, le cerveau diminue ou augmente cette sensibilité en fonction du niveau sonore perçu. Il semble que ce gain augmente parfois la sensibilité de manière inadaptée : il serait alors responsable d’acouphènes, que l’on pourrait comparer au bruit de fond que l’on obtient lorsqu’on pousse au maximum, en l’absence de signal sonore, le volume d’un casque audio. Une autre hypothèse postule que la zone du cerveau qui décode normalement les sons aigus, les premiers à être altérés en cas de presbyacousie, fonctionnerait de manière anarchique et interpréterait mal des sons qui ne lui sont normalement pas destinés. Quelle que soit l’explication, on sait aujourd’hui que le cerveau peut “entendre” des sons imaginaires, un peu comme une personne amputée d’un membre peut continuer à ressentir sa présence (membres fantômes). Ce phénomène concerne de nombreuses zones du système nerveux, impliquées dans les émotions, la mémoire et de la perception consciente.

 

Pas de traitement, mais les prises en charge progressent

Jusqu’à présent, aucun médicament ou dispositif médical ne permet de traiter efficacement les acouphènes. Mais des méthodes indirectes, plus ou moins fiables, permettent aux patients de s’y habituer et, donc, de les oublier. Les acouphènes étant souvent dus à une perte auditive, un simple appareillage permet souvent de couvrir les sons indésirables en améliorant l’audition. Des mini-prothèses génératrices d’un léger bruit de fond continu (un son “blanc”) peuvent aussi aider à masquer les acouphènes. Enfin, les thérapies psychologiques, thérapies cognitivo-comportementales (TCC), EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) et sophrologie, apportent un soulagement aux patients, capables, après plusieurs séances, de mieux supporter les bruits envahissants. Ce qui a, bien entendu, un impact sur leur bien-être et, rétroactivement, sur leurs acouphènes, dont on sait qu’ils apparaissent et s’intensifient sous l’effet du stress.
Après des essais de stimulation magnétique transcrânienne, peu convaincants selon l’INSERM, des chercheurs ont récemment testé une thérapie moins invasive par “neuromodulation bimodale” reposant sur un dispositif qui combine un casque audio et une électrode linguale : pendant que le patient écoute des sons, sa langue est stimulée électriquement une heure par jour pendant trois mois. Le but est d’induire une réorganisation du cortex auditif de manière à associer l’activité des neurones responsables des acouphènes à d’autres neurones sensoriels. Un premier essai portant sur 326 volontaires a soulagé durablement deux tiers d’entre eux.
Enfin, des thérapies pharmacologiques, qui visent à modifier l’excitabilité de certains neurotransmetteurs, sont à l’étude.
 

Attention aux oreilles !

Les scientifiques considèrent qu’une exposition chronique à un bruit qui dépasse 85 décibels (un aboiement, une tondeuse à gazon, un mixeur…) est dangereux pour l’oreille et favorise l’apparition d’une surdité et d’acouphènes. Au travail ou quand on bricole, en discothèque ou dans une salle de concert, il est essentiel de porter des protections adaptées, bouchons d’oreille ou casque. Tout comme il est important de faire des pauses, à l’abri du bruit, d’au moins 30 minutes toutes les deux heures ou de 10 minutes toutes les 45 minutes. Les amateurs de baladeur doivent impérativement régler le volume à la moitié du maximum possible et utiliser un casque ou des écouteurs répondant aux exigences de sécurité, c’est-à-dire garantissant un volume sonore maximum de 100 décibels, ce qui est déjà très élevé. Un casque couvrant est préférable aux écouteurs intra-auriculaires, qui isolent mal des sons extérieurs et poussent à augmenter le volume sonore.
 
Malheureusement, nos oreilles vieillissent et on n’y peut pas grand chose… Mais des chercheurs ont montré que plus de 50% des personnes atteintes d’acouphènes lient leur apparition à une période de stress qui constitue, selon les auteurs, un facteur de risque déterminant pour le développement et l’aggravation de ces illusions sonores dont on se passerait bien. Les exercices de relaxation et de méditation, la cohérence cardiaque et le yoga, pourrait donc contribuer à en ralentir l’apparition et en atténuer l’impact sur la qualité de vie.

Crédits

Texte : © J.-C. Moine / Ethnomedia

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