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«Là où les gens oublient de mourir». Voyage en zones bleues

«Là où les gens oublient de mourir». Voyage en zones bleues

Vingt ans après la découverte des premières « zones bleues », ces régions du monde où l’on vit particulièrement vieux et en bonne santé, les recherches continuent pour tenter de comprendre comment leurs habitants défient le temps. Pour, un jour, espérer percer les secrets de la longévité.

Ikaria *, petite île grecque perdue en mer Égée. Malgré la matinée déjà bien entamée, les volets des maisonnettes blanches à flanc de colline restent fermés. Les quelque 8000 habitants de l’île apprécient la grasse matinée et vivent, pour la plupart, sans montres ni horloges. Pour beaucoup, les journées se résument à l’entretien de vastes potagers et à de longs repas partagés avec ses voisins. Cette douceur de vivre, loin du stress du continent, pourrait expliquer l’étonnante particularité d’Ikaria : en 2009, des chercheurs avaient estimé que 13 % des habitants de ce caillou aride dépassaient les 80 ans, contre 5 % en moyenne en Grèce et 1 % dans le monde. Mieux : un Ikarien sur trois pourrait atteindre les 90 printemps, tout en restant en bien meilleure santé qu’ailleurs. De quoi faire de l’île grecque l’une des cinq « zones bleues » officiellement recensées à travers le monde.

* Ou Icarie.

Cinq zones bleues ont été identifiées dans le monde.

Des régions où l’on vieillit bien

Le terme fit son apparition en l’an 2000, alors qu’une équipe scientifique menée par le démographe belge Michel Poulain étudiait la longévité des habitants de Sardaigne. En reportant sur une carte les lieux de naissance des centenaires sardes, l’équipe vit apparaître une nette concentration dans les montagnes de la région de Nuoro. Entourant la zone d’un marqueur bleu, les chercheurs venaient de découvrir la première « zone bleue », où la longévité semble battre tous les records. Dans ces villages sardes d’altitude, Michel Poulain et son équipe estimèrent qu’1 % de la population dépassait non pas 80 ans comme ailleurs dans le monde, mais 100 ans.

Très vite, un journaliste américain du nom de Dan Buettner, passionné par le sujet, se joignit à l’équipe pour débusquer de nouvelles zones bleues. Il popularisa le terme en 2005 en publiant, dans le magazine National Geographic (PDF, en anglais mais avec des photos 😉 ), un compte rendu de son enquête à travers le monde, détaillée par la suite dans un livre. Dan Buettner révéla ainsi la présence de trois autres zones bleues, situées au Japon, au Costa-Rica et aux États-Unis.

Dans l’archipel nippon tout d’abord, c’est l’île d’Okinawa qui intéressa les chercheurs, abritant près d’un millier de centenaires : l’une des plus fortes concentrations au monde. Selon le centre de recherche des sciences de la longévité d’Okinawa (ORCLS), qui étudie l’extraordinaire longévité locale depuis 1975, les centenaires de l’île sont de surcroit en très bonne santé, au moins pour un tiers d’entre eux. Rien que pour les maladies cardiovasculaires, les risques de décès seraient 3 à 4 fois plus faibles à Okinawa que dans une ville typique des États-Unis.

Au pays de l’Oncle Sam justement, c’est en Californie qu’il faut chercher les secrets de la longévité. Plus précisément dans la communauté religieuse Adventiste de Loma Linda (mouvement religieux protestant, né aux États-Unis), où l’on vivrait en moyenne 4 à 10 ans de plus qu’ailleurs dans la région. Enfin, avant que Michel Poulain et ses collaborateurs ne découvrent la petite île grecque d’Ikaria, dernière zone bleue recensée, l’équipe avait débusqué une autre de ces régions exceptionnelles au fin fond du Costa Rica, sur la presque-île de Nicoya.

Nuoro en Sardaigne, Okinawa au Japon, Loma Linda en Californie, Nicoya au Costa Rica, Ikaria en Grèce. Cinq zones bleues éparpillées à travers le monde, issues de cultures très différentes… mais partageant tout de même de nombreux points communs. Les secrets de la longévité ? Pour les scientifiques comme Michel Poulain travaillant sur ces zones bleues, la prudence est de mise. « Les investigations scientifiques comparées entre les populations des zones bleues n’en sont encore qu’à leurs prémisses et se poursuivent notamment dans les domaines anthropologique, biomédical et épigénétique », expliquaient-ils il y a encore quelques années (dans Blue Zones : aires de longévité exceptionnelle de par le monde, article payant sur cairn.info). Pour l’heure, les chercheurs se débattent toujours pour s’assurer de la réalité scientifique de ces zones bleues, la certification des âges avancés étant particulièrement complexe (erreurs de bonne foi sur l’âge réel des centenaires, absences de certificats de naissance, fraudes, etc.).

Une bonne hygiène de vie, encore et toujours

Cependant, difficile de ne pas remarquer d’étonnantes similarités entre les zones bleues. Tout d’abord, leurs habitants sont globalement issus de milieux modestes. Mis à part les Adventistes californiens, tous partagent un mode de vie plutôt traditionnel, gérant l’essentiel de leur production alimentaire via un potager. Cette consommation très locale pourrait ainsi être l’une des clefs de la longévité, ces centenaires se tenant loin des aliments transformés industriels pour consommer majoritairement des produits frais et naturels.

Autre point commun alimentaire : la faible consommation de viande, soit par nécessité (chez ces communautés modestes, la viande reste un produit de luxe), soit par conviction (la moitié des Adventistes sont végétariens, en plus de condamner alcool et tabac). Or, de nombreuses études ont montré qu’une forte consommation de viande était liée à un risque accru de diabète, de maladies cardiovasculaires, d’accident vasculaire cérébral et surtout de cancers.

Mais consommer les légumes de son jardin aurait un autre avantage plus indirect : le travail de la terre force à rester actif. La plupart des vieillards rencontrés par le journaliste Dan Buettner n’avaient ainsi jamais arrêté de travailler. En Sardaigne, il raconte par exemple sa rencontre avec Tonino, 75 ans, qui, avant 11 heures du matin, avait déjà trait quatre vaches, débité plusieurs stères de bois, et marché six kilomètres avec ses brebis.

Quand l’effort devient trop difficile, les plus âgés peuvent alors se reposer sur le reste de la communauté. C’est probablement le point commun le plus flagrant entre ces zones bleues : toutes abritent des communautés particulièrement soudées et solidaires. À Nicoya, Ikaria ou Nuoro, il n’est pas rare de voir jusqu’à quatre générations sous le même toit, tandis que, chez les Adventistes, l’entraide est érigée comme une valeur essentielle.

Ces liens sociaux, au-delà de réduire le stress et la dépression, donnent aussi aux anciens une raison de vivre. Un autre marqueur fort, commun aux zones bleues. À Okinawa, en plus de pratiquer le “Hara Hachi Bu”, l’alimentation en conscience, qui permet d’’évaluer le niveau de satiété et de cesser de manger avant d’être rassasié, on cultive aussi l’ikigai, une « raison d’être » qui pousse à se lever tous les matins. Un concept retrouvé sur la presqu’île costaricienne sous l’appellation plan de vida (« plan de vie »).

Faible consommation de viande, alimentation saine et naturelle, exercice physique, liens sociaux, raison de vivre… Le secret de jouvence ? En réalité, les preuves scientifiques solides mettront encore du temps à arriver, sans oublier les facteurs génétiques loin d’être négligeables. Certains chercheurs suggèrent, par exemple, que l’isolement géographique de la plupart des zones bleues et la consanguinité relative auraient permis de sélectionner un terrain génétique favorable. En attendant, Dan Buettner a lancé dès 2009 un programme intitulé « Blue Zones Project », visant à appliquer les caractéristiques des zones bleues (alimentation, exercice physique, liens sociaux…) au sein de plusieurs villes américaines. Le programme se félicite déjà de résultats prometteurs sur ces zones tests, avec une baisse de l’obésité et d’autres facteurs de risques pour la santé. Il faudra cependant attendre encore longtemps avant de pouvoir mesurer l’effet réel de ces mesures, et voir si ce projet grandeur nature peut aider à percer les secrets de la longévité. À Ikaria, une femme de 101 ans avait confié à Dan Buettner sa propre explication concernant le mystère des zones bleues : « c’est juste que l’on oublie de mourir ! ».

Crédits

Photo : Un pêcheur sur une plage du Costa Rica © Ethnomedia / jcm

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