Introduction à l’histoire mutualiste

Introduction à l’histoire mutualiste

par | 24/06/14 | SOCIÉTÉ

Bien qu’on en trouve trace dès le Moyen Age*, les premières sociétés de secours mutuel datent du début du XIXe siècle, dans un contexte d’émergence de la grande industrie, qui casse les modes de solidarité traditionnels et nécessite de les redéfinir.

Les recherches de Patricia Toucas-Truyen, historienne, portent sur l’histoire de l’économie sociale (Mutualité et mouvement coopératif), ainsi que sur l’histoire de la protection sociale. Elle a consacré un ouvrage à l’histoire de la SMAM : « SMAM mutuelle, une histoire solidaire. Une mutuelle de La Rochelle de 1834 à aujourd’hui » (édition SMAM mutuelle, 2009).

Nous l’avons rencontrée aux Archives départementales de Charente-Maritime. L’occasion de brosser une rapide histoire de la mutualité et de ses valeurs, en guise d’introduction à des lectures plus approfondies sur cette épopée solidaire et sociale !

Patricia Toucas-Truyen - Une histoire solidaire Introduction à l'histoire mutualiste

 *Document : les « corroyeurs de robes de vair » (préparateur de peaux), aux alentours de 1300, fondent précocement, à Paris, une véritable société de secours mutuel.

« À tous ceux qui verront ces lettres, Henri de Taperel, garde de la prévôté de Paris, salut.

Nous faisons savoir que nous avons reçu la requête des ouvriers corroyeurs de robes de vair demeurant à Paris qui, en raison de leur travail harassant, succombent souvent à de graves et longues maladies les empêchant de travailler. Ils doivent alors mendier leur pain et meurent de misère.

La majorité d’entre eux souhaite donc, avec notre accord, aider les membres de leur métier de la façon suivante : quiconque sera malade, tant que durera la maladie et l’invalidité, recevra chaque semaine 3 sous parisis pour vivre. Il recevra 3 sous la semaine de sa convalescence et à nouveau 3 sous pour se fortifier. Cette aide ne s’appliquera toutefois qu’aux victimes de maladie ou d’accidents, non pas à ceux qui auraient reçu des blessures provoquées par leur méchanceté. Ces derniers ne recevront rien.

Les ouvriers corroyeurs qui voudront participer à cette aumône verseront chacun 10 sous et 6 deniers d’entrée au clerc. Ils paieront chaque semaine 1 denier parisis ou 2 deniers pour la quinzaine, qu’ils devront apporter à l’endroit où l’aumône sera perçue. Quiconque aura un arriéré de plus de 6 deniers sera exclu de l’aumône jusqu’à ce qu’il ait réglé sa dette. Si un corroyeur ne désire pas payer ce qui est dit au-dessus, il ne participera pas à l’association et ne profitera pas de ses avantages s’il était dans le besoin. Les cotisations seront reçues par six membres du métier qui ne pourront en faire que l’usage prévu sous peine de corps et de biens. Ils devront rendre des comptes au commun du métier une fois par an, à défaut de quoi ils seront punis par nous, prévôt de Paris ou nos successeurs. Au moment de la remise des comptes, le commun du métier pourra, s’il le désire, remplacer les six personnes et le clerc ou les conserver en fonction.

Nous qui avons à cœur le profit de tous, de Dieu, de la Vierge Marie et de notre sire le roi, et qui agissons comme il est de notre devoir pour l’avantage du peuple, nous voulons et accordons que les ouvriers corroyeurs de robes de vair puissent faire et mener à bien les choses dessus dites avec notre permission et de notre autorité et commandement. À condition, toutefois, que soient respectés le droit et l’honneur de notre sire le roi et de son peuple, et que cela ne donne pas naissance à quelque émeute, assemblée ou conspiration populaire qui porterait préjudice ou nuirait à notre sire le roi et à son peuple.

En témoin des choses dessus dites, nous avons signé ces lettres de notre propre empreinte et les avons fait sceller du sceau de la prévôté de Paris. Ce fut fait en l’an de grâce 1318, le samedi dixième jour de février.
 

O. Fagniez, Études sur l’industrie et la classe industrielle à Paris aux XIIIe et XIVe siècles, 1877, Réimpr. 1970, texte XII, p. 290-291. Adaptation de l’ancien français

Introduction à l’histoire mutualiste

Introduction à l’histoire mutualiste

par | 24/06/14 | SOCIÉTÉ

Bien qu’on en trouve trace dès le Moyen Age*, les premières sociétés de secours mutuel datent du début du XIXe siècle, dans un contexte d’émergence de la grande industrie, qui casse les modes de solidarité traditionnels et nécessite de les redéfinir.

Les recherches de Patricia Toucas-Truyen, historienne, portent sur l’histoire de l’économie sociale (Mutualité et mouvement coopératif), ainsi que sur l’histoire de la protection sociale. Elle a consacré un ouvrage à l’histoire de la SMAM : « SMAM mutuelle, une histoire solidaire. Une mutuelle de La Rochelle de 1834 à aujourd’hui » (édition SMAM mutuelle, 2009).

Nous l’avons rencontrée aux Archives départementales de Charente-Maritime. L’occasion de brosser une rapide histoire de la mutualité et de ses valeurs, en guise d’introduction à des lectures plus approfondies sur cette épopée solidaire et sociale !

Patricia Toucas-Truyen - Une histoire solidaire Introduction à l'histoire mutualiste

 *Document : les « corroyeurs de robes de vair » (préparateur de peaux), aux alentours de 1300, fondent précocement, à Paris, une véritable société de secours mutuel.

« À tous ceux qui verront ces lettres, Henri de Taperel, garde de la prévôté de Paris, salut.

Nous faisons savoir que nous avons reçu la requête des ouvriers corroyeurs de robes de vair demeurant à Paris qui, en raison de leur travail harassant, succombent souvent à de graves et longues maladies les empêchant de travailler. Ils doivent alors mendier leur pain et meurent de misère.

La majorité d’entre eux souhaite donc, avec notre accord, aider les membres de leur métier de la façon suivante : quiconque sera malade, tant que durera la maladie et l’invalidité, recevra chaque semaine 3 sous parisis pour vivre. Il recevra 3 sous la semaine de sa convalescence et à nouveau 3 sous pour se fortifier. Cette aide ne s’appliquera toutefois qu’aux victimes de maladie ou d’accidents, non pas à ceux qui auraient reçu des blessures provoquées par leur méchanceté. Ces derniers ne recevront rien.

Les ouvriers corroyeurs qui voudront participer à cette aumône verseront chacun 10 sous et 6 deniers d’entrée au clerc. Ils paieront chaque semaine 1 denier parisis ou 2 deniers pour la quinzaine, qu’ils devront apporter à l’endroit où l’aumône sera perçue. Quiconque aura un arriéré de plus de 6 deniers sera exclu de l’aumône jusqu’à ce qu’il ait réglé sa dette. Si un corroyeur ne désire pas payer ce qui est dit au-dessus, il ne participera pas à l’association et ne profitera pas de ses avantages s’il était dans le besoin. Les cotisations seront reçues par six membres du métier qui ne pourront en faire que l’usage prévu sous peine de corps et de biens. Ils devront rendre des comptes au commun du métier une fois par an, à défaut de quoi ils seront punis par nous, prévôt de Paris ou nos successeurs. Au moment de la remise des comptes, le commun du métier pourra, s’il le désire, remplacer les six personnes et le clerc ou les conserver en fonction.

Nous qui avons à cœur le profit de tous, de Dieu, de la Vierge Marie et de notre sire le roi, et qui agissons comme il est de notre devoir pour l’avantage du peuple, nous voulons et accordons que les ouvriers corroyeurs de robes de vair puissent faire et mener à bien les choses dessus dites avec notre permission et de notre autorité et commandement. À condition, toutefois, que soient respectés le droit et l’honneur de notre sire le roi et de son peuple, et que cela ne donne pas naissance à quelque émeute, assemblée ou conspiration populaire qui porterait préjudice ou nuirait à notre sire le roi et à son peuple.

En témoin des choses dessus dites, nous avons signé ces lettres de notre propre empreinte et les avons fait sceller du sceau de la prévôté de Paris. Ce fut fait en l’an de grâce 1318, le samedi dixième jour de février.
 

O. Fagniez, Études sur l’industrie et la classe industrielle à Paris aux XIIIe et XIVe siècles, 1877, Réimpr. 1970, texte XII, p. 290-291. Adaptation de l’ancien français

POUR ALLER PLUS LOIN

• Dreyfus Michel, « Histoire de la mutualité », in L’Economie sociale de A à Z, L’Alternative économique N°22, janvier 2006.
Plus d’informations sur cet article
• Dreyfus Michel, « Les grands jalons de l’histoire mutualiste », Vie sociale 4, 2008 (N° 4), p. 11-26.
Plus d’information sur cet article
• Dreyfus MichelLes Femmes et la mutualité, de la Révolution française à nos jours, Paris, éditions Pascal, 2006, 128 pages.
• Toucas-Truyen PatriciaHistoire de la mutualité et des assurances, l’actualité d’un choix, Paris, éditions Syros, 1998, 198 pages.
• Toucas-Truyen PatriciaSMAM mutuelle, une histoire solidaire. Une mutuelle de La Rochelle de 1834 à aujourd’hui, éditions SMAM mutuelle, 2009.
• Toucas-Truyen Patricia, L’identité mutualiste, Rennes, éditions ENSP, collection Contrechamp, 2001.